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MORCEAUX DE NATURE 2003-2006
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RÊVERIES
RÊVERIES
Petits riens du Tout
Nous avons tous connu, un jour ou l'autre, le plaisir de nous coller contre le tronc d'un arbre, de l'entourer de nos bras et d'écouter. Ou bien celui de s'enfouir sous les feuilles mortes, tout contre le sol, pour mieux sentir d'où l'on vient et se rappeler de cette manière que nous aussi, comme les arbres, nous appartenons au grand cycle de la nature.
C'est probablement ce genre d'expérience qui est à l'origine de la peinture d'Annie Pennanec'h. Avant de sacrifier, comme le font trop tôt la plupart des jeunes peintres, à l'exigence ou aux nécessités formelles de la peinture d'aujourd'hui, Annie Pennanec'h a voulu faire une sorte d'expérience initiatique, un retour aux sources. C'était entre 2003 et 2005. Bien sûr, depuis sa formation artistique, elle savait ce qu'elle devait aux grands peintres, en particulier aux héritiers de Cézanne et des impressionnistes, et pourquoi elle les admirait. Mais il lui fallait, pour devenir peintre elle-même, tenter d'abord une épreuve au contact des éléments, avec la nature comme seule référence. Cette nature que Annie Pennanec'h affectionne particulièrement n'est pas celle qui nous est la plus familière, celle du marcheur à la recherche d'un panorama entre ciel et terre. Non, c'est la nature qui est à nos pieds, celle à laquelle on ne fait pas attention, que l'on peut toucher en se penchant vers le sol et dont on peut sentir l'odeur en s'approchant encore davantage. « La vue globale ne m'intéresse pas, déclare Annie Pennanec'h, c'est ce qu'on ne voit pas au premier regard qui m'intéresse. » Pour bien peindre, il faut être ce que l'on peint, être ce que l'on voit, ou le devenir. Pour cela, elle est allée d'emblée au plus caché et au plus fragile, se limitant à de petites portions de sol qui habituellement passent inaperçues, ces petits lieux ordinaires apparemment inertes mais qui sont autant de mondes débordant d'une vie secrète et féconde. Elle s'est penchée sur ce qui était tombé, sur les feuilles mortes, les brindilles, ces débris sensibles au moindre souffle qui sont repris par le chaos de la terre, et qui se préparent à y être enfouis. Avant de peindre, il lui fallait s'immerger dans l'intimité de ce sol, être au plus près de l'humus, toucher et respirer cette frontière où se distillent la vie et la mort, pour mieux s'interroger sur soi et le monde. Ainsi, à l'exemple d'Alexis Gloaguen quand il parle des feuilles de l'automne, Annie Pennanec'h a su, en peinture, tirer des feuilles mortes qui tapissent le sol toute la richesse colorée : Réfractaires d’abord, elles se mêlent à la terre comme des mémoires piétinées. Brassées par le vent, elles stratifient d’or natif les creux et les berges pour être aspirées par les racines des arbres qui les ont jetées... Et leurs teintes s’écoulent rapidement vers le brun. Pressées par les intempéries, elles libèrent l’invisible cidre de l’hiver*. De l'observation tenace de ces petits riens, elle nous rapporte des signes, les signes de la fragilité de notre existence, et une certitude, l'évidence que la beauté est périssable. Ainsi, parmi les travaux présentés, comme dans les “vanités” de la Renaissance, les peintures qui ont pour sujet les sols d'automne nous obligent-elles à une étrange confrontation à l'œuvre du temps qui passe. Que ce soit dans ces compositions de feuilles et de débris végétaux, ou bien dans ce dialogue entre l'arbre mort et le bouquet bleu, ses tableaux agissent comme des présences sereines, car ils nous entretiennent d'une vérité simple et grave à laquelle nous ne pouvons échapper : la vie toujours recommencée, entre la naissance et la mort.
D'autres tableaux ne retiennent que la dimension de la vie. Là, le risque est plus grand. En proposant une jouissance immédiate, ils semblent écarter toute réflexion, comme si l'harmonie des couleurs devait suffire. Dans ces peintures “champêtres”, la composition disparaît au profit d'une ponctuation colorée qui recouvre toute la surface du tableau : écriture limpide et franche faite de fleurs rouges ou bleues en touches vives, un sujet qui pourrait être banal tellement il a été traité en peinture, mais sauvé ici par une candeur, une pureté tranquille, qui oblige et retient le regard.
Pourtant, il est impossible de croire que cette nature, même intimement observée et fouillée, à la manière d'Annie Pennanec'h, peut à elle seule mener à la peinture. Certes, tout peintre a eu un jour ou l'autre l'ambition de retrouver une pureté originelle en retournant sur le motif, mais c'est pour s'apercevoir en fin de compte qu'on ne peint jamais “d'après nature”. Qu'on ne fait jamais “table rase”. Il y a toujours, derrière chaque peintre, l'enseignement caché de grands artistes qui le font devenir peintre lui-même. Pour Annie Pennanec'h, cet enseignement est celui des peintres orientaux de la grande tradition, celle où le corps doit longuement s'imprégner de ce qui l'entoure avant d'agir. C'est à leur exemple et à l'observation de leurs peintures qu'elle doit la fraîcheur et le dépouillement de certaines de ses petites compositions de brindilles et de petits riens. Elle leur doit aussi le pouvoir de transmettre ce sentiment du vide, si étranger à notre tradition, cet art du dépouillement si propice à la méditation. Dans une tradition plus proche de notre histoire, Annie Pennanec'h aime aussi les Romantiques allemands, comme Caspar David Friedrich, et un certain réalisme fantastique qui leur est associé. Elle a suivi leur exemple, au plus près des éléments, pour mieux sentir dans l'acte de peindre la dimension spirituelle qui parcourt la création.
À une époque où il est devenu facile d'attirer le regard en jouant sur un “effet pictural”, Annie Pennanec'h ose l'intériorité. Elle pense que rien n'est plus profond que cet art de la surface qui se nourrit du fragment et de l'observation d'une nature ordinaire de proximité. « J'ai du mal à être un tout qui se tient », dit-elle. Et pourtant dans ces “morceaux” de nature que sont les peintures d'Annie Pennanec'h, il y a tout, ou plutôt l'essentiel. Il y a d'abord ce qui nous rapproche d'une vérité, le caractère éphémère de toute vie dans sa perpétuelle transformation, et puis, à travers cet ordre subtil qu'elle a su faire émerger du chaos, l'invitation à jouir d'une paix, une paix parfois joyeuse, parfois grave et profonde, qui nous réconcilie avec notre condition.
Yves Doaré, août 2009
*Alexis Gloaguen, Le Pays voilé
































